

Interview de Julien Chamussy, Président de Fluctuo
Quels sont les principaux enseignements de votre bilan 2024 sur l’évolution de la mobilité partagée en Europe ?
En 2024, la mobilité partagée continue de progresser. Le nombre de trajets a augmenté de 5 %, atteignant 640 millions, et les revenus générés ont bondi de 10 %, pour un total de 2,1 milliards d’euros. En revanche, le nombre de véhicules en circulation (vélos, trottinettes, scooters et voitures) a légèrement baissé de 4 %, avec un total de 940 000, principalement en raison du recul des trottinettes, interdites dans certaines grandes villes. Mais ce qui est intéressant, c’est que comme le nombre de trajets augmente, chaque véhicule est utilisé plus souvent, ce qui est une bonne nouvelle.
Le grand gagnant cette année ? Le vélo. Les services de vélos en station ont vu leur flotte grandir de 9 % et le nombre de trajets grimper de 12 %. Du côté des vélos en free-floating (sans station) comme Lime, Dott ou Donkey Republic, la croissance est encore plus spectaculaire : +18 % de vélos et +58 % de trajets. Cette différence s’explique par la souplesse du free-floating, qui permet un déploiement plus rapide et moins coûteux que les stations fixes.
À l’inverse, les trottinettes semblent avoir atteint un plafond. Leur nombre a chuté de 16 %, et les trajets ont reculé de 9 %. Après avoir monopolisé l’attention entre 2019 et 2023, elles laissent progressivement la place aux vélos.
Selon votre bilan, Velib’ reste le premier service de vélo partagée en Europe. Quel regard portez-vous sur le service et son importance dans le paysage métropolitain ?
Vélib’ reste le service de vélos partagés qui génère le plus de trajets en Europe, ce qui place Paris parmi les villes les mieux équipées en mobilité partagée. Avec 20 000 vélos et 49 millions de trajets en 2024, son impact est énorme. En ajoutant les services de free-floating comme Lime et Dott (19 millions de trajets), Paris atteint 68 millions de trajets, un record en Europe.
Cela dit, Vélib’ n’est pas le plus rentable. Son modèle repose sur un abonnement abordable, ce qui le rend accessible mais limite ses revenus.
Quels défis les opérateurs de mobilité partagée doivent-ils relever aujourd’hui pour assurer leur pérennité et leur développement ?
Les acteurs de la trottinette comme Lime, Voi, Tier et Bolt élargissent leur offre en intégrant de plus en plus de vélos. En parallèle, la réglementation devient plus stricte. Après une période de laissez-faire, les villes prennent position : certaines, comme Paris et Madrid, ont interdit les trottinettes en free-floating, tandis que d’autres, comme Oslo et Bruxelles, misent encore sur elles.
Autre évolution : les municipalités lancent de plus en plus d’appels d’offres pour choisir les opérateurs autorisés. C’est une mauvaise nouvelle pour ceux qui ne sont pas retenus, mais cela améliore la rentabilité des gagnants, car il y a moins de concurrence et une meilleure gestion des flottes.
Du côté des vélos en station, le vrai défi, c’est de mieux prendre en compte l’utilisateur final. Ces services sont souvent financés par les collectivités, et les opérateurs ont parfois tendance à vouloir satisfaire leur donneur d’ordre en premier lieu. Mais finalement, c’est bien l’usager qui utilise le vélo, donc il faut améliorer son expérience.
Comment Fluctuo accompagne-t-il les acteurs de la mobilité dans l’optimisation de leurs services et la prise de décisions stratégiques ?
On travaille avec une quarantaine d’opérateurs pour leur fournir une vision claire du marché, que ce soit au niveau européen, national ou local. Nos données les aident à définir leur stratégie, à choisir où se déployer et à optimiser la gestion de leurs flottes au quotidien. On intervient à la fois sur des aspects stratégiques et opérationnels, selon leurs besoins.
Quelles tendances ou évolutions technologiques vont, selon vous, façonner l’avenir de la mobilité partagée dans les prochaines années ?
Aujourd’hui, on oppose souvent les services en station et ceux en free-floating, mais cette frontière pourrait bientôt s’effacer, notamment grâce à l’électrification des flottes. Les stations fixes pourraient devenir des points de recharge non seulement pour les vélos partagés, mais aussi pour les scooters et les vélos électriques personnels.
Je pense que l’un des grands défis des prochaines années sera le déploiement d’infrastructures de recharge partagées. Pourquoi ne pas imaginer que les stations Vélib’ puissent, à terme, recharger d’autres types de véhicules électriques ?